Il est des mythes qui ne cessent de revenir nous parler, comme s’ils connaissaient nos secrets mieux que nous-mêmes. Le mythe d’Éros et de Psyché est de ceux-là. Une histoire d’amour dans la nuit, faite de voix sans visage, de désir sans image, de présence sans identité — autant de motifs qui résonnent étrangement avec l’expérience analytique.
Lorsque Sarah Chiche propose Une histoire érotique de la psychanalyse, elle ne cède ni à la provocation ni au scandale facile. Elle ouvre un espace de réflexion où l’érotique n’est pas là où on l’attend, mais là où il travaille : dans le transfert, dans le cadre, dans les silences, dans les ratés, dans les excès aussi. Lire cet ouvrage, c’est accepter d’entrer dans une zone sensible de la psychanalyse, là où l’amour circule, insiste, déborde parfois — et où la pensée se doit de tenir.
C’est à partir de ce détour par le mythe, par l’amour de transfert et par la place des femmes dans l’histoire de la psychanalyse que se déploie cette réflexion.

Le mythe d’Eros et de Psyché
Cette histoire érotique de la psychanalyse que nous propose Sarah Chiche me rappelle l’histoire d’amour entre Éros, dieu de l’amour, et Psyché : mythe dans lequel la belle jeune femme se retrouve aimée et amoureuse du dieu Éros, qu’elle ne peut qu’entendre sans jamais pouvoir le voir, c’est-à-dire sans jamais pouvoir connaître son identité, son individualité. N’est-ce pas là les conditions premières d’une analyse ? Le transfert, dans lequel circule l’amour, ne peut se faire, se produire, se réaliser et se maintenir qu’à la condition que l’analysant·e ne puisse qu’entendre son analyste, sans avoir accès à son identité ni à son individualité.
Le terme « érotique », ici, ne renvoie pas uniquement à l’érotisme, à l’amour et à la sexualité, mais aussi à la dimension de la relation érotique qu’implique la relation transférentielle, telle qu’elle se joue tout au long de la cure, ainsi qu’aux différentes postures de l’analyste et de l’analysant·e. Tout au long de la lecture de cet ouvrage, on comprend qu’il est davantage question de la relation transférentielle, de l’engagement qu’elle implique tant de la part de l’analysant·e que de celle de l’analyste, et du cadre nécessaire et inévitable.
La cure analytique, sous le prisme de l’érotisme, peut alors s’envisager comme une joute où il s’agit d’amener l’inconscient de l’analysant·e à sortir de son retrait, à s’exposer. Elle invite l’analysant·e à investir son corps, à être son corps, à se révéler comme une personne, un sujet, une liberté, curieuse du vrai.
Amour de transfert et règle d’abstinence
Si Eros a toute sa place dans la cure et tout particulièrement dans le transfert, il n’en reste pas moins que la relation entre l’analyste et l’analysante.e doit rester strictement professionnelle. C’est ce que nous rappelle Sarah Chiche tout au long de son ouvrage en faisant état des nombreuses et répétées défaillances des analystes face aux demandes des analysant.es.
C’est ce qui a poussé Freud à imposer la règle d’abstinence face à l’amour de transfert. L’amour de transfert est ce moment de la cure où l’analysant.e éprouve de forts sentiments amoureux vis-à-vis de son analyste et où le désir d’une relation sexuelle se manifeste très clairement. Si aujourd’hui il paraît limpide pour tout analyste qu’il s’agit de ne pas céder dans ces moments au désir de l’analysant.e, cette évidence n’était pas aussi certaine : bon nombre de psychanalystes – si ce n’est pas la totalité ! – connus, reconnus, voire célèbres ne furent pas infaillibles.
Or répondre positivement à l’amour de transfert, c’est anéantir le travail analytique et ce sont principalement les femmes qui en ont fait les frais.

La réhabilitation de la place des femmes dans l’histoire de la psychanalyse
Il est indéniable que la plupart des détracteurs de la psychanalyse accusent celle-ci d’être phallocentrée, avec une histoire qui se déploie au fil des découvertes et des avancées psychanalytiques, faites essentiellement par des hommes : de Freud jusqu’à Lacan, en passant par Jung, Ferenczi et Winnicott, il semble n’y avoir aucune place pour les femmes, systématiquement placées sous la domination de la pensée patriarcale.
Sarah Chiche nous permet de réaliser que derrière cette vision, à laquelle nous sommes toutes et tous tenté·es d’adhérer spontanément, se cache une possible approche plus féministe et plus féminisante de l’histoire de la psychanalyse. Elle nous apprend qu’à chaque théorie psychanalytique correspond une cure analytique menée par une femme. Elle nous dévoile des parcours de femmes analysées devenues psychanalystes, ayant permis l’expansion de la psychanalyse à travers l’Europe, ayant développé des théories et des concepts psychanalytiques à partir de leur vie et de leur regard de femmes, de mères, d’épouses, d’amantes, de chercheuses, de savantes, de névrosées.
On découvre alors combien la psychanalyse est profondément féminine, voire féministe, et comment ce caractère féminin invite à dépasser le clivage homme/femme pour s’offrir la possibilité de dépasser le genre et le sexe, et d’aller vers une unité de l’analyste ni genrée ni sexualisée.
Conclusion — et invitation à poursuivre
À travers l’érotisme, l’amour de transfert et la réhabilitation de la place des femmes dans l’histoire de la psychanalyse, se dessine une autre manière de penser la cure : non comme un espace aseptisé, mais comme un lieu traversé par le désir, tenu par le cadre, soutenu par une éthique.
Ce que montre Sarah Chiche, et ce que cette lecture rend sensible, c’est que la psychanalyse ne se tient pas hors du monde, ni hors des corps, ni hors des rapports de pouvoir. Elle s’est construite avec des femmes, par des femmes, parfois contre elles — et c’est précisément là que la pensée psychanalytique reste vivante : lorsqu’elle accepte de se regarder elle-même, sans fard.
Si ces questions vous interpellent — le transfert, l’érotique, l’éthique analytique, la place des femmes, les zones d’ombre de l’histoire psychanalytique — je les explore régulièrement plus en profondeur dans ma newsletter.
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Pour aller plus loin
Je vous recommande la lecture de l’ouvrage de
Sarah Chiche
Une histoire érotique de la psychanalyse





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