Présent et Avenir РCarl Gustav Jung

Présent et Avenir РCarl Gustav Jung

Cet ouvrage que Jung √©crivit √† la fin de sa vie, d√©nonce la massification de l’individu, son effacement au profit de la dictature de la fonction d’√Čtat, et pr√īne un retour √† la spiritualit√©, √† la connaissance de l’√Ęme humaine : “L’individu se voit priv√© de plus en plus des d√©cisions morales, de la conduite et de la responsabilit√© de sa vie ; en contrepartie il sera, en tant qu’unit√© sociale, r√©gent√©, administr√©, nourri, v√™tu, √©duqu√©, log√© dans des unit√©s d’habitation confortables et conformes, amus√© selon une organisation des loisirs pr√©fabriqu√©e, l’ensemble culminant dans une satisfaction et un bien-√™tre des masses qui constitue le crit√®re id√©al.” (p.17-18)

Présent et avenir Carl Gustav Jung

Religion et fonction d’Etat

Pour Jung, les religions permettent un retour sur soi-m√™me afin de comprendre davantage le monde ext√©rieur et d’effectuer des choix librement. Elles enseignent une autre autorit√© que celle de l’√Čtat. La religion se distingue de la fonction d’√Čtat en ce qu’elle rend l’individu d√©pendant et soumis √† l’irrationnel, qu’il n’y a pas de conditions sociales en jeu et qu’elle interpelle le fond psychique de l’individu.

Les religions peuvent cependant avoir les m√™mes cons√©quences que l’√Čtat sur l’individu, comme lui faire perdre son jugement et sa libre d√©cision, et le fondre dans le collectif.

Jung parle alors de la confession dans laquelle, √† travers un acte de foi, l’individu affirme les convictions collectives. La religion

“exprime une relation subjective du sujet avec certains facteurs m√©taphysiques, extratemporels.” (p.24)

Il s’agit pour l’individu de trouver un √©quilibre entre la fonction d’√Čtat et la suzerainet√© divine. L’homme est un √™tre social et ne peut se passer, √©vacuer le monde ext√©rieur, mais il a besoin aussi de son autonomie spirituelle.

“L’homme qui n’est pas ancr√© dans le divin n’est pas en √©tat de r√©sister, par la seule vertu de son opinion personnelle, √† la puissance physique et morale qui √©mane du monde ext√©rieur.”(p.27)

Jung consid√®re que l’Occident est faible face √† la mont√©e des fanatismes √©trangers. Des forces √©conomiques et militaires ne suffisent plus pour lutter contre ces fanatismes. Si √† l’√©poque de Jung, le fanatisme √©tait √©tatique, aujourd’hui il est religieux.

“L’individu se trouve ainsi amput√© de sa libert√©, de sa libert√© devant Dieu par les uns, de sa libert√© devant l’√Čtat pour les autres, ce qui dans un cas comme dans l’autre creuse sa tombe.”(p.38)

Carl Gustav Jung

Collectivité, individu et psychanalyse

Dans son d√©lire de collectivit√©, l’homme devient l’esclave des machines qui lui permettent d’acqu√©rir une certaine s√©curit√© mat√©rielle. Mais il y perd sa libert√© et sa responsabilit√©,

“toutes les conqu√™tes et toutes les richesses de l’homme ne le grandissent pas. Paradoxalement elles l’amenuisent et le diminuent.”(p.41)

Jung cherche √† comprendre quelle est la cause de cette soumission de l’homme √† cette ali√©nation : l’homme reste une √©nigme pour lui-m√™me. Il n’a pas de moyens de comparaison avec une m√™me esp√®ce et c’est en cela qu’il demeure myst√©rieux √† lui-m√™me.

Notre psych√© reste un myst√®re et nous laisse sans cesse perplexes. Face √† la psychologie, l’homme √©prouve une certaine r√©ticence :

“Notre image du monde a d√Ľ se lib√©rer du pr√©jug√© de la g√©ocentricit√© ; il a fallu de fa√ßon analogue les plus grands efforts, efforts quasi r√©volutionnaires, pour lib√©rer la psychologie d’une part de l’emprise des conceptions mythologiques, puis, lorsque cela fut acquis, du pr√©jug√© qu’elle n’√©tait que l’√©piph√©nom√®ne d’un processus biodynamique si√©geant dans le cerveau, et, d’autre part, une pure affaire personnelle.”(p.45)

L’individualit√©, son √©mergence, passe par la psych√© sans quoi la conscience de soi serait impossible. Mais cette psych√© fait peur, tant et si bien que Freud lui-m√™me aurait pr√©f√©r√© s’en tenir au dogme de la th√©orie sexuelle afin d’emp√™cher une part occulte de l’homme de faire irruption.

Cette part occulte, Jung la d√©signe sous le nom d’archa√Įsmes.

“Il s’agit de ces “restes archa√Įques”, c’est-√†-dire de ces formes arch√©typiques qui reposent sur les instincts et les expriment ; ces vestiges souvent, de par leur archa√Įsme m√™me, rec√®lent des qualit√©s “numineuses” souvent g√©n√©ratrices de peur et d’angoisses.”(p.48)

Ces formes arch√©typiques sont le soucis de l’analyse. L’analyste doit pouvoir accueillir l’individu tel qu’il se repr√©sente √† lui et comprendre son fonctionnement. Il doit alors s’op√©rer une vraie dialectique entre le patient et l’analyste.

“[…] l’analyse est un processus dialectique. Elle comporte l’affrontement de deux individus au cours duquel, m√™me si le m√©decin fait preuve du plus grand tact et de la plus grande r√©serve, s’insinuent des influences et des efficacit√©s r√©ciproques de la plus haute importance.”(p.53)

L’analyste aura pour ambition de veiller √† ce que le collectif ait moins d’influence sur son patient et c’est en cela que le patient doit adh√©rer pleinement √† l’analyse et non r√©pondre √† une injonction du collectif √† travers l’analyse.

L’individu noy√© dans la masse est diminu√© et en danger face √† un conqu√©rant dictateur. En outre, si l’individu ne se retrouve pas, ne se distingue pas de la masse, non seulement lui-m√™me n’√©voluera pas, mais la soci√©t√© enti√®re restera fig√©e.

“Il n’est malheureusement que trop √©vident que si l’√™tre – en son particulier – ne r√©ussit pas √† se r√©nover sur le plan de la psych√©, la soci√©t√© – somme d’individus en qu√™te de renouvellement, de lib√©ration, de salut et de r√©demption – y parviendra encore moins.”(p.56)

L’individu, noy√© dans le collectif, ne peut se transformer au sein de la communaut√©, il ne peut qu’y adh√©rer.

“Il n’est que grand temps de revenir √† la question fondamentale et de se demander ce que l’on r√©unit dans de telles organisations, c’est-√†-dire de quelle nature est l’homme, je veux dire l’homme r√©el, individu vivant et non num√©ro interchangeable et statistique.”(p.58)

La collectivit√© propose la s√©curit√©, mais en r√©alit√©, elle infantilise l’individu, lui retirant toute responsabilit√©, autonomie et libert√©. Le mal peut alors s’introduire tr√®s facilement au sein de ces soci√©t√©s de masse, la tyrannie en soi immorale domine et r√©duit l’individu √† un esclavage physique et spirituel.

“Seul peut r√©sister √† une masse organis√©e le sujet qui est tout aussi organis√© dans son individualit√© que l’est une masse.”(p.60)

Il n’y a qu’√† travers des exp√©riences que l’homme peut s’organiser et choisir une synth√®se, un but, une direction, afin de faire jaillir un symbole numineux,

“un symbole religieux qui embrasserait, outre le traditionnel, ce qui en l’homme moderne aspire au Verbe et qui le d√©crirait de fa√ßon g√©n√©ralement perceptible et compr√©hensible, un tel symbole pourrait jouer ce r√īle.”(p.61)

L’empire de la Raison est √† l’origine de la n√©vrotisation de la soci√©t√©.

“[…] il est tout √† fait naturel que le triomphe de la d√©esse Raison ait institu√© une n√©vrotisation g√©n√©rale de l’homme moderne, c’est-√†-dire une dissociation de la personnalit√© en tous points analogue √† la dissociation actuelle du monde.”(p.64)

Psychologie de l'inconscient Carl Gustav Jung

L’arch√©type jungien

Ce que Jung nomme arch√©type, n’est que l’instinct :

“l’instinct n’est pas seulement une impulsion aveugle et ind√©termin√©e, mais il se r√©v√®le aussi qu’il est adapt√© √† une certaine situation ext√©rieure.”(p.67)

C’est sur cet arch√©type que notre conscience se fonde, se structure et trouve une dynamique. Pour Jung, s’il est important de suivre notre instinct, il est tout aussi n√©cessaire de pouvoir adapter les arch√©types que nous pouvons atteindre.

Jung critique la rationalit√© croissante qui cr√©e un gouffre entre notre conception du monde et la situation ext√©rieure. L’opposition entre croire et savoir en est une illustration parfaite.

“La rupture entre la croyance et le savoir est un sympt√īme de la dissociation de la conscience qui caract√©rise l’√©tat mental perturb√© de notre √©poque.”(p71)

La parole est devenue rationnelle, l’√™tre humain pensant qu’il suffit de dire √† quelqu’un – d’autre ou √† lui-m√™me – ce qu’il doit faire pour qu’il aille mieux. C’est ce que Jung nomme l’h√©ritage de la souverainet√© du Verbe, du Logos (parole et raison).

“La parole est, au sens litt√©ral, devenu notre dieu et elle l’est rest√©e, m√™me si nous ne connaissons le christianisme que par ou√Įe-dire.”(p.72-73)

On assiste ainsi impuissant √† la transformation de la croyance dans le Verbe √† la croyance dans le mot qui devient l’outil de propagande, de slogan et d’injonctions, et

“l’enflure du mensonge atteint des proportions que le monde n’a jamais connues. C’est de la sorte que le Verbe qui √©tait originellement messager de l’unit√© des hommes et de leur rassemblement dans la personne du grand homme unique, est devenu √† notre √©poque source de suspicion et de m√©fiance de tous contre tous.”(p.73)

Au lieu de reconna√ģtre en nous-m√™mes notre part d’ombre et de nous r√©concilier avec nous-m√™mes, nous pr√©f√©rons utiliser la parole contre l’autre, cet autre qui n’est que nous-m√™mes.

L’hyperconscientisation de soi et du monde

L’homme se s√©pare petit-√†-petit de sa mati√®re instinctive, il renonce √† sa part d’ombre, √† ses instincts fondamentaux, √† son inconscient, pour laisser place √† la conscience √† laquelle il s’identifie faussement.

“Dans cette voie, il s’englue sans y prendre garde dans un monde conceptuel dans lequel les produits de son activit√© consciencielle acqui√®rent valeur d’imp√©rialisme, se substituant de plus en plus √† ce qui est en propre la r√©alit√©.”(p.77)

S’ensuivent diff√©rents conflits : conscient/inconscient, esprit/nature, savoir/croyance. Or, il arrive que la conscience ne puisse plus r√©primer les instincts. Le nombre croissant d’individus qui n’arrivent plus √† contenir leur part d’ombre, forme une masse qui renverse le pouvoir politique en place afin que l’ombre prenne la place de la lumi√®re, alors

“l’homme d’Occident court le danger de perdre compl√®tement son ombre, pour s’identifier avec une personnalit√© fictive et factice et pour identifier le monde avec l’image abstraite qu’a s√©cr√©t√© le rationalisme des sciences de la nature. Mais ce faisant, l’homme occidental perd le sol qui gisait sous ses pieds.”(p.78-79)

L’homme perd le contact avec son inconscient, ses instincts.

“L’inconscient est le milieu d’o√Ļ semble √† nos yeux jaillir l’exp√©rience religieuse.”(p.85)

L’homme borne la connaissance qu’il a de lui-m√™me √† la connaissance consciente et se rend de la sorte inoffensif √† ses propres yeux : c’est toujours la faute d’un autre, reflet de notre inconscient.

“Et dans la mesure o√Ļ de telles atrocit√©s appartiennent au pass√© plus ou moins proche ou plus ou moins lointain, elles sont englouties rapidement et avec soulagement dans la mer de l’oubli, ce qui permet le retour de cet esp√®ce d’√©tat flottant dans le r√™ve, qu’on appelle “√©tat normal”. […] C’est pourquoi il est prudent de savoir que l’on poss√®de une “imagination dans le mal”, car seul l’imb√©cile croit pouvoir se permettre d’ignorer et de n√©gliger les conditionnements de sa propre nature.”(p.90-91)

L’homme n’accepte pas sa part inconsciente du mal. Ce n’est pas la soci√©t√© qui est dissoci√©e mais l’homme lui-m√™me et

“la peur du mal, que l’on ne discerne pas dans son propre sein, mais dont dont on croit l’autre d’autant plus capable, paralyse la raison […] La peur de la destruction g√©n√©rale nous √©pargnera peut-√™tre le pire ; mais sa seule possibilit√© plane et planera, telles de noires nu√©es, sur notre existence, tant que n’aura pas √©t√© trouv√© un pont qui permette de surmonter et de franchir la dissociation politique du monde et de l’√Ęme.”(p.94)

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“Psychologie de l’inconscient”

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