Cet ouvrage que Jung Ă©crivit Ă la fin de sa vie, dĂ©nonce la massification de l’individu, son effacement au profit de la dictature de la fonction d’Ătat, et prĂŽne un retour Ă la spiritualitĂ©, Ă la connaissance de l’Ăąme humaine : « L’individu se voit privĂ© de plus en plus des dĂ©cisions morales, de la conduite et de la responsabilitĂ© de sa vie ; en contrepartie il sera, en tant qu’unitĂ© sociale, rĂ©gentĂ©, administrĂ©, nourri, vĂȘtu, Ă©duquĂ©, logĂ© dans des unitĂ©s d’habitation confortables et conformes, amusĂ© selon une organisation des loisirs prĂ©fabriquĂ©e, l’ensemble culminant dans une satisfaction et un bien-ĂȘtre des masses qui constitue le critĂšre idĂ©al. » (p.17-18)
Religion et fonction d’Etat
Pour Jung, les religions permettent un retour sur soi-mĂȘme afin de comprendre davantage le monde extĂ©rieur et d’effectuer des choix librement. Elles enseignent une autre autoritĂ© que celle de l’Ătat. La religion se distingue de la fonction d’Ătat en ce qu’elle rend l’individu dĂ©pendant et soumis Ă l’irrationnel, qu’il n’y a pas de conditions sociales en jeu et qu’elle interpelle le fond psychique de l’individu.
Les religions peuvent cependant avoir les mĂȘmes consĂ©quences que l’Ătat sur l’individu, comme lui faire perdre son jugement et sa libre dĂ©cision, et le fondre dans le collectif.
Jung parle alors de la confession dans laquelle, Ă travers un acte de foi, l’individu affirme les convictions collectives. La religion
« exprime une relation subjective du sujet avec certains facteurs métaphysiques, extratemporels. » (p.24)
Il s’agit pour l’individu de trouver un Ă©quilibre entre la fonction d’Ătat et la suzerainetĂ© divine. L’homme est un ĂȘtre social et ne peut se passer, Ă©vacuer le monde extĂ©rieur, mais il a besoin aussi de son autonomie spirituelle.
« L’homme qui n’est pas ancrĂ© dans le divin n’est pas en Ă©tat de rĂ©sister, par la seule vertu de son opinion personnelle, Ă la puissance physique et morale qui Ă©mane du monde extĂ©rieur. »(p.27)
Jung considĂšre que l’Occident est faible face Ă la montĂ©e des fanatismes Ă©trangers. Des forces Ă©conomiques et militaires ne suffisent plus pour lutter contre ces fanatismes. Si Ă l’Ă©poque de Jung, le fanatisme Ă©tait Ă©tatique, aujourd’hui il est religieux.
« L’individu se trouve ainsi amputĂ© de sa libertĂ©, de sa libertĂ© devant Dieu par les uns, de sa libertĂ© devant l’Ătat pour les autres, ce qui dans un cas comme dans l’autre creuse sa tombe. »(p.38)

Collectivité, individu et psychanalyse
Dans son dĂ©lire de collectivitĂ©, l’homme devient l’esclave des machines qui lui permettent d’acquĂ©rir une certaine sĂ©curitĂ© matĂ©rielle. Mais il y perd sa libertĂ© et sa responsabilitĂ©,
« toutes les conquĂȘtes et toutes les richesses de l’homme ne le grandissent pas. Paradoxalement elles l’amenuisent et le diminuent. »(p.41)
Jung cherche Ă comprendre quelle est la cause de cette soumission de l’homme Ă cette aliĂ©nation : l’homme reste une Ă©nigme pour lui-mĂȘme. Il n’a pas de moyens de comparaison avec une mĂȘme espĂšce et c’est en cela qu’il demeure mystĂ©rieux Ă lui-mĂȘme.
Notre psychĂ© reste un mystĂšre et nous laisse sans cesse perplexes. Face Ă la psychologie, l’homme Ă©prouve une certaine rĂ©ticence :
« Notre image du monde a dĂ» se libĂ©rer du prĂ©jugĂ© de la gĂ©ocentricitĂ© ; il a fallu de façon analogue les plus grands efforts, efforts quasi rĂ©volutionnaires, pour libĂ©rer la psychologie d’une part de l’emprise des conceptions mythologiques, puis, lorsque cela fut acquis, du prĂ©jugĂ© qu’elle n’Ă©tait que l’Ă©piphĂ©nomĂšne d’un processus biodynamique siĂ©geant dans le cerveau, et, d’autre part, une pure affaire personnelle. »(p.45)
L’individualitĂ©, son Ă©mergence, passe par la psychĂ© sans quoi la conscience de soi serait impossible. Mais cette psychĂ© fait peur, tant et si bien que Freud lui-mĂȘme aurait prĂ©fĂ©rĂ© s’en tenir au dogme de la thĂ©orie sexuelle afin d’empĂȘcher une part occulte de l’homme de faire irruption.
Cette part occulte, Jung la dĂ©signe sous le nom d’archaĂŻsmes.
« Il s’agit de ces « restes archaĂŻques », c’est-Ă -dire de ces formes archĂ©typiques qui reposent sur les instincts et les expriment ; ces vestiges souvent, de par leur archaĂŻsme mĂȘme, recĂšlent des qualitĂ©s « numineuses » souvent gĂ©nĂ©ratrices de peur et d’angoisses. »(p.48)
Ces formes archĂ©typiques sont le soucis de l’analyse. L’analyste doit pouvoir accueillir l’individu tel qu’il se reprĂ©sente Ă lui et comprendre son fonctionnement. Il doit alors s’opĂ©rer une vraie dialectique entre le patient et l’analyste.
« […] l’analyse est un processus dialectique. Elle comporte l’affrontement de deux individus au cours duquel, mĂȘme si le mĂ©decin fait preuve du plus grand tact et de la plus grande rĂ©serve, s’insinuent des influences et des efficacitĂ©s rĂ©ciproques de la plus haute importance. »(p.53)
L’analyste aura pour ambition de veiller Ă ce que le collectif ait moins d’influence sur son patient et c’est en cela que le patient doit adhĂ©rer pleinement Ă l’analyse et non rĂ©pondre Ă une injonction du collectif Ă travers l’analyse.
L’individu noyĂ© dans la masse est diminuĂ© et en danger face Ă un conquĂ©rant dictateur. En outre, si l’individu ne se retrouve pas, ne se distingue pas de la masse, non seulement lui-mĂȘme n’Ă©voluera pas, mais la sociĂ©tĂ© entiĂšre restera figĂ©e.
« Il n’est malheureusement que trop Ă©vident que si l’ĂȘtre – en son particulier – ne rĂ©ussit pas Ă se rĂ©nover sur le plan de la psychĂ©, la sociĂ©tĂ© – somme d’individus en quĂȘte de renouvellement, de libĂ©ration, de salut et de rĂ©demption – y parviendra encore moins. »(p.56)
L’individu, noyĂ© dans le collectif, ne peut se transformer au sein de la communautĂ©, il ne peut qu’y adhĂ©rer.
« Il n’est que grand temps de revenir Ă la question fondamentale et de se demander ce que l’on rĂ©unit dans de telles organisations, c’est-Ă -dire de quelle nature est l’homme, je veux dire l’homme rĂ©el, individu vivant et non numĂ©ro interchangeable et statistique. »(p.58)
La collectivitĂ© propose la sĂ©curitĂ©, mais en rĂ©alitĂ©, elle infantilise l’individu, lui retirant toute responsabilitĂ©, autonomie et libertĂ©. Le mal peut alors s’introduire trĂšs facilement au sein de ces sociĂ©tĂ©s de masse, la tyrannie en soi immorale domine et rĂ©duit l’individu Ă un esclavage physique et spirituel.
« Seul peut rĂ©sister Ă une masse organisĂ©e le sujet qui est tout aussi organisĂ© dans son individualitĂ© que l’est une masse. »(p.60)
Il n’y a qu’Ă travers des expĂ©riences que l’homme peut s’organiser et choisir une synthĂšse, un but, une direction, afin de faire jaillir un symbole numineux,
« un symbole religieux qui embrasserait, outre le traditionnel, ce qui en l’homme moderne aspire au Verbe et qui le dĂ©crirait de façon gĂ©nĂ©ralement perceptible et comprĂ©hensible, un tel symbole pourrait jouer ce rĂŽle. »(p.61)
L’empire de la Raison est Ă l’origine de la nĂ©vrotisation de la sociĂ©tĂ©.
« […] il est tout Ă fait naturel que le triomphe de la dĂ©esse Raison ait instituĂ© une nĂ©vrotisation gĂ©nĂ©rale de l’homme moderne, c’est-Ă -dire une dissociation de la personnalitĂ© en tous points analogue Ă la dissociation actuelle du monde. »(p.64)
L’archĂ©type jungien
Ce que Jung nomme archĂ©type, n’est que l’instinct :
« l’instinct n’est pas seulement une impulsion aveugle et indĂ©terminĂ©e, mais il se rĂ©vĂšle aussi qu’il est adaptĂ© Ă une certaine situation extĂ©rieure. »(p.67)
C’est sur cet archĂ©type que notre conscience se fonde, se structure et trouve une dynamique. Pour Jung, s’il est important de suivre notre instinct, il est tout aussi nĂ©cessaire de pouvoir adapter les archĂ©types que nous pouvons atteindre.
Jung critique la rationalitĂ© croissante qui crĂ©e un gouffre entre notre conception du monde et la situation extĂ©rieure. L’opposition entre croire et savoir en est une illustration parfaite.
« La rupture entre la croyance et le savoir est un symptĂŽme de la dissociation de la conscience qui caractĂ©rise l’Ă©tat mental perturbĂ© de notre Ă©poque. »(p71)
La parole est devenue rationnelle, l’ĂȘtre humain pensant qu’il suffit de dire Ă quelqu’un – d’autre ou Ă lui-mĂȘme – ce qu’il doit faire pour qu’il aille mieux. C’est ce que Jung nomme l’hĂ©ritage de la souverainetĂ© du Verbe, du Logos (parole et raison).
« La parole est, au sens littĂ©ral, devenu notre dieu et elle l’est restĂ©e, mĂȘme si nous ne connaissons le christianisme que par ouĂŻe-dire. »(p.72-73)
On assiste ainsi impuissant Ă la transformation de la croyance dans le Verbe Ă la croyance dans le mot qui devient l’outil de propagande, de slogan et d’injonctions, et
« l’enflure du mensonge atteint des proportions que le monde n’a jamais connues. C’est de la sorte que le Verbe qui Ă©tait originellement messager de l’unitĂ© des hommes et de leur rassemblement dans la personne du grand homme unique, est devenu Ă notre Ă©poque source de suspicion et de mĂ©fiance de tous contre tous. »(p.73)
Au lieu de reconnaĂźtre en nous-mĂȘmes notre part d’ombre et de nous rĂ©concilier avec nous-mĂȘmes, nous prĂ©fĂ©rons utiliser la parole contre l’autre, cet autre qui n’est que nous-mĂȘmes.
L’hyperconscientisation de soi et du monde
L’homme se sĂ©pare petit-Ă -petit de sa matiĂšre instinctive, il renonce Ă sa part d’ombre, Ă ses instincts fondamentaux, Ă son inconscient, pour laisser place Ă la conscience Ă laquelle il s’identifie faussement.
« Dans cette voie, il s’englue sans y prendre garde dans un monde conceptuel dans lequel les produits de son activitĂ© consciencielle acquiĂšrent valeur d’impĂ©rialisme, se substituant de plus en plus Ă ce qui est en propre la rĂ©alitĂ©. »(p.77)
S’ensuivent diffĂ©rents conflits : conscient/inconscient, esprit/nature, savoir/croyance. Or, il arrive que la conscience ne puisse plus rĂ©primer les instincts. Le nombre croissant d’individus qui n’arrivent plus Ă contenir leur part d’ombre, forme une masse qui renverse le pouvoir politique en place afin que l’ombre prenne la place de la lumiĂšre, alors
« l’homme d’Occident court le danger de perdre complĂštement son ombre, pour s’identifier avec une personnalitĂ© fictive et factice et pour identifier le monde avec l’image abstraite qu’a sĂ©crĂ©tĂ© le rationalisme des sciences de la nature. Mais ce faisant, l’homme occidental perd le sol qui gisait sous ses pieds. »(p.78-79)
L’homme perd le contact avec son inconscient, ses instincts.
« L’inconscient est le milieu d’oĂč semble Ă nos yeux jaillir l’expĂ©rience religieuse. »(p.85)
L’homme borne la connaissance qu’il a de lui-mĂȘme Ă la connaissance consciente et se rend de la sorte inoffensif Ă ses propres yeux : c’est toujours la faute d’un autre, reflet de notre inconscient.
« Et dans la mesure oĂč de telles atrocitĂ©s appartiennent au passĂ© plus ou moins proche ou plus ou moins lointain, elles sont englouties rapidement et avec soulagement dans la mer de l’oubli, ce qui permet le retour de cet espĂšce d’Ă©tat flottant dans le rĂȘve, qu’on appelle « état normal ». […] C’est pourquoi il est prudent de savoir que l’on possĂšde une « imagination dans le mal », car seul l’imbĂ©cile croit pouvoir se permettre d’ignorer et de nĂ©gliger les conditionnements de sa propre nature. »(p.90-91)
L’homme n’accepte pas sa part inconsciente du mal. Ce n’est pas la sociĂ©tĂ© qui est dissociĂ©e mais l’homme lui-mĂȘme et
« la peur du mal, que l’on ne discerne pas dans son propre sein, mais dont dont on croit l’autre d’autant plus capable, paralyse la raison […] La peur de la destruction gĂ©nĂ©rale nous Ă©pargnera peut-ĂȘtre le pire ; mais sa seule possibilitĂ© plane et planera, telles de noires nuĂ©es, sur notre existence, tant que n’aura pas Ă©tĂ© trouvĂ© un pont qui permette de surmonter et de franchir la dissociation politique du monde et de l’Ăąme. »(p.94)
Visitez Amazon afin d’acheter le livre de Carl Gustav Jung
« Présent et avenir »
Visitez Amazon afin d’acheter le livre de Carl Gustav Jung
« Psychologie de l’inconscient »