Science et fiction chez Freud : la fiction comme méthode

À propos de Isabelle Alfandary, « Science et fiction chez Freud. Quelle épistémologie pour la psychanalyse ? », Paris, Ithaque, 2021.

On reproche à la psychanalyse, depuis un siècle, de n’être pas une science. Isabelle Alfandary, philosophe, psychanalyste et professeure de littérature américaine, déplace le terrain du débat. Dans « Science et fiction chez Freud », elle montre que Freud a fondé une science nouvelle avec les ressources de la fiction. La fiction y tient un double rôle. Elle rend communicable l’expérience de l’inconscient et elle étaye l’hypothèse même de l’inconscient. Pour qui reçoit des patients, cette lecture engage directement votre façon d’écouter, d’interpréter et de construire.

Je vous propose une synthèse de l’ouvrage, puis quelques prolongements vers la cure.

L’inconscient, une hypothèse de travail

Freud pose l’inconscient comme une hypothèse. Il ne dispose d’aucune base organique pour le fonder : l’inconscient ne se localise pas dans le système nerveux. Restent ses traces. L’analyste observe ses formations et ses effets, le rêve, le lapsus, l’acte manqué, le symptôme, et c’est par ces formations que l’existence de l’inconscient s’impose comme une nécessité logique. La preuve est donc obtenue par inférence, par analogie et par identification (p. 30). Aucune expérience reproductible ne vient la confirmer.

Alfandary en tire une conséquence clinique précise. Si l’inconscient relève d’un principe de travail et d’une hypothèse, alors l’interprétation reste « par définition une supposition » et ne relève pas d’un régime de vérité (p. 30-31). Vous le pratiquez chaque jour. Une interprétation opère par sa justesse et par l’effet qu’elle produit dans la cure, par sa capacité à relancer le travail associatif, indépendamment de toute correspondance avec un fait avéré. L’hypothèse de l’inconscient ouvre le champ du connaissable aux phénomènes psychiques et, dans le même geste, elle borne les limites de ce qu’on peut en connaître.

La transmissibilité comme critère de scientificité

Une science empirique se valide par l’observation réitérable et objective. La psychanalyse en est privée : aucune observation de l’inconscient n’est reproductible ni neutre (p. 47). Là où une autre discipline verrait une faiblesse, Alfandary repère le pivot de l’épistémologie freudienne. La transmissibilité devient pour la psychanalyse le critère de sa scientificité (p. 48). Chaque génération d’analystes refait le trajet logique des axiomes posés par la précédente (p. 41). La connaissance produite reste interpersonnelle, asymétrique, née dans les cures et dans une tradition qui remonte à Freud (p. 42).

D’où cette formule que tout praticien devrait méditer : la preuve par le cas est toujours une preuve par le transfert (p. 46). Votre formation, votre supervision et votre propre analyse ne sont pas l’antichambre du travail scientifique. Elles en sont la procédure de validation. C’est par elles que vous refaites, pour votre compte, le chemin de scientification que Freud demandait à chaque analyste de parcourir.

La fiction au travail

La fiction, au sens où l’entend Alfandary, désigne les procédés mêmes par lesquels l’inconscient se manifeste. Comme le rêve, la fiction opère par déplacement et par condensation, par substitution et par analogie (p. 51-52). Elle saisit une relation qui ne se laisse approcher qu’obliquement, une relation frappée du sceau du refoulement. « La fiction jette un pont entre des lieux qui ne communiquent pas » (p. 54).

L’écriture clinique de Freud emprunte au roman du dix-neuvième siècle et à son sous-genre, le roman policier (p. 199). La révolution des « Études sur l’hystérie » réside dans l’attention au détail sémiotique, et non au seul détail somatique, qui accompagne désormais le tableau clinique (p. 65). La vérité de la maladie change de statut. Elle se corrobore par un récit (p. 66). Le symptôme suit le même mouvement : de simple signal d’une condition morbide, il devient un signe plein, à déchiffrer et à interpréter (p. 70).

Alfandary nomme « rebut » ce que la médecine écartait et que l’enquête psychanalytique recueille comme sa chance, l’inconscient sous sa forme la plus brute (p. 67). Pour vous, le détail négligeable est précisément le matériau : la phrase de trop, la digression apparente, le mot que le patient corrige aussitôt.

Croire pour savoir, avec l’Homme aux loups

Le matériau de la cure se déplace, du souvenir préconscient réveillé sous hypnose vers le rêve, qui conserve la mémoire de l’infantile sous une forme raturée (p. 100). Le cas de l’Homme aux loups repose sur un rêve d’enfant portant l’archive déformée d’un souvenir traumatique antérieur (p. 106). Le travail d’interprétation traduit alors le contenu manifeste du rêve dans les termes d’une « scène inconnue » (p. 107-108), opération inédite dans une analyse de rêve. Et lorsque le souvenir manque, l’analyste construit ou reconstruit pour suppléer à ce qui ne peut être remémoré (p. 116).

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C’est ici qu’Alfandary distingue deux régimes que l’on confond souvent. La démarche freudienne prend appui sur la crédibilité, une connaissance patiemment gagnée sur l’empire du doute, par-delà la résistance (p. 136). La science freudienne ménage ainsi la possibilité de croire temporairement en vue de savoir (p. 137). Le patient et le lecteur se trouvent placés ensemble sous le signe de l’incrédulité et de la conviction (p. 104). Dans votre fauteuil, vous demandez au patient ce crédit provisoire, comme Freud demandait à son lecteur sa confiance et son indulgence (p. 103).

La vérité, sœur du fantasme

L’inconscient ignore le critère du vrai (p. 115). La vérité de la vie infantile ne se donne jamais comme telle et ne se confond pas avec la réalité : quand elle fait retour, elle revient déformée, comme tout processus marqué par l’inconscient (p. 119). De là vient la valeur que Freud accorde au rêve, au délire et au fantasme. Ces formations psychiques constituent des témoignages précieux, rares et, contre toute attente, fiables (p. 119). La vérité historique que vise la psychanalyse est une vérité « corrigée », ressaisie par-delà la déformation liée au retour du refoulé (p. 155).

Cette thèse dissout un faux problème, celui qui demande si les reconstructions reposent sur des scènes réelles ou sur des matériaux fantasmatiques (p. 118). Pour la clinique, la question perd son tranchant. Le fantasme est un matériau de plein droit. Vous travaillez avec la vérité du sujet telle qu’elle se présente, retravaillée par le rêve et par le désir.

Le mythe aux origines

Les derniers grands textes poussent la méthode jusqu’au mythe. Dans « Totem et tabou », le complexe d’Œdipe occupe le cœur de la démonstration : les deux tabous du totémisme recouvrent exactement les crimes œdipiens, à une condition, substituer l’animal totem au père (p. 170). La substitution est une opération logique qui emprunte aux deux ressorts du travail onirique, la condensation et le déplacement (p. 171). Le procédé que Freud met en œuvre et demande à son lecteur reproduit ainsi l’activité inconsciente elle-même.

Alfandary referme la boucle avec une formule saisissante. Dans la poétique freudienne des origines, au commencement se tient un faire, un acte que le dire ne cesse de défaire et de reprendre dans une ressaisie fantasmatique (p. 181). L’œuvre qui s’ouvrait avec les « Études sur l’hystérie », sur le modèle du roman policier, se referme avec « L’Homme Moïse et la religion monothéiste », où un mythe devient la source de la société, de la religion et de la morale (p. 199).

Ce que cette lecture change dans la cure

Le parcours d’Alfandary aboutit à un constat que je crois décisif pour notre travail. Freud, mû par un idéal scientifique ou par un surmoi scientiste, a craint d’accorder ouvertement à la fiction sa place en psychanalyse, de peur de fragiliser le sérieux d’une science naissante (p. 198). Le livre la lui restitue, et il en dégage un double usage : un usage pratique, qui rend communicable l’expérience de l’inconscient, et un usage théorique, qui étaye l’hypothèse de l’inconscient.

Trois conséquences pour le praticien méritent d’être retenues.

L’interprétation est une supposition. Cela vous libère de l’angoisse d’avoir raison. Vous proposez une liaison, vous en observez l’effet, vous révisez. L’intelligibilité analytique reste rétrospective, partielle et révisable, à l’opposé d’une science prédictive.

L’analyste construit. Quand la mémoire ne livre pas la scène, vous suppléez par une construction crédible, soumise à l’épreuve du transfert et des associations qui suivent. Votre autorité tient à la rigueur de cette construction, pas à un accès direct au passé.

La preuve passe par le lien. La validité de votre travail se joue dans le transfert, dans cette dimension irréductible de l’autre que nulle observation objective ne capture.

Freud a hésité à l’écrire. Dans votre fauteuil, vous le pratiquez déjà. Le récit que votre patient vous apporte est déformé, lacunaire, retravaillé par le rêve et le fantasme. C’est le seul matériau qui vous soit donné, et c’est par lui que la vérité du sujet se laisse approcher. La lecture d’Alfandary vous autorise à y travailler avec la rigueur d’une méthode qui assume sa part de fiction.

Pour aller plus loin

Je vous recommande la lecture de l’ouvrage de
Isabelle Alfandary
Science et fiction chez Freud : Quelle épistémologie pour la psychanalyse ?

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