Les perversions narcissiques – Paul-Claude Racamier


Psychanalyse / mercredi, avril 26th, 2017

Dans sa note, l’éditeur présente Paul-Claude Racamier comme étant “le premier à avoir décrit en 1987 le fonctionnement de cette pathologie parente de la perversité” (p.7). Elle serait “une stratégie de défense” (p.8) face à une douleur. Son caractère destructeur n’apparaît que lorsque cette pathologie s’installe et s’organise, devenant une manière de vivre sa relation à l’autre. Dans son ouvrage, Paul-Claude Racamier ne parle pas de la perversion sexuelle telle que décrite par Freud, mais de la perversion narcissique.

Le psychanalyste distingue deux mouvements de la perversion narcissique : un premier mouvement qu’il appelle le soulèvement perversif, “se produisant sous le coup de la détresse narcissique d’un moi sur le point de se perdre, ou de la détresse libidinale d’un sujet endeuillé d’avoir perdu ce qu’il aime” (p.13).

Le deuxième mouvement est celui où la perversion narcissique s’installe et s’organise, sous deux conditions personnelles (de fond) et situationnelle (de rencontre). Ces deux conditions, ces deux forces motrices du mouvement pervers sont “un fort reliquat d’une séduction narcissique jamais vraiment estompée, mais au contraire toujours active, et une nécessité défensive puissante et spécifiquement organisée” (p.15). Le désir de plaire s’associe à une défense spécifique qui, travaillant au service du narcissisme, refuse tout processus de deuil ou de conflit interne. Ce processus est soumis au déni et est projeté chez l’autre qui sera traité comme un ustensile et permettra au pervers narcissique de se survaloriser tout en dévalorisant l’autre. “Dans une première approche, la perversion narcissique se caractérise, pour un individu, par le besoin et le plaisir prévalants de se faire valoir soi-même aux dépens d’autrui” (p.22).

Paul-Claude Racamier distingue trois degrés de perversions narcissiques : un premier degré qui est celui de tout le monde et qui offre un caractère universel ; un deuxième est ce qu’il a appelé le soulèvement perversif et consiste à se défendre d'”une situation conflictuelle, douloureuse ou dépressivante” (p.25) ; un troisième qui est celui des organisations perverses narcissiques.

À ces trois degrés correspondent trois destins. “Le courant pervers universel est destiné à se fondre dans l’organisation plénière de la relation d’objet ; ce n’est qu’incidemment qu’il peut refaire surface. Les phases ou formations perverses, toutes proches encore de la psychose ou de la dépression qu’elles visent à éviter, sont sans doute celles où le mouvement pervers – même incomplètement achevé – s’aperçoit le mieux. Les organisations perverses sont évidemment, dans leur genre, les plus accomplies. rien d’étonnant, dès lors, à ce que l’on cherche à saisir la perversion dans son aboutissement” (p.26).

Par ailleurs, le psychanalyste distingue deux versions de la perversion narcissique : une agressive, “plus proche de la paranoïa et de la psychose passionnelle” (p.26) qui s’observe principalement chez les femmes ; une plus avantageuse, “proche du narcissisme glorieux” (p.26) qui se retrouve davantage chez les hommes.

L’origine de la perversion narcissique se trouve dans la mégalomanie infantile et primitive, la toute puissance de l’enfant et dans la séduction narcissique. Ce que le pervers garde de cette période infantile, c’est d’une part la conviction de remplacer le père auprès de la mère, autant en pensée qu’en fait, d’autre part la certitude de l’immunité conflictuelle grâce à la séduction narcissique.

À quoi reconnaît-on le pervers narcissique ? “Le pervers narcissique est un narcissique en ce qu’il entend ne rien devoir à personne ; et c’est un pervers en ce qu’il entend faire activement payer par autrui le prix de l’enflure narcissique et de l’immunité conflictuelle auxquelles il prétend” (p.30). Le pervers est dans l’incapacité de s’excuser ou de remercier, si certains le font c’est sans authenticité.

Le pervers n’a pas conscience du caractère pervers de ses conduites. Il agit par opportunisme : si sa proie devine sa véritable nature, il va décrocher. Il est très réaliste, mais la réalité de l’autre n’a pas d’importance à ses yeux. Il n’a pas de fantasmes, il se contente d’agir, il fait mais il pense peu. Ses techniques sont celles de l’intimidation et de la disqualification (imposition de dilemmes insolubles, les contraintes paradoxales, de “désaveu actif de la valeur et de la pertinence de la pensée et de la perception d’autrui” (P34)).

Ce qui caractérise le plus le pervers, c’est le fait que la jouissance narcissique perverse se déroule en deux temps : “une disqualification première met le moi de l’autre dans l’embarras : premier de temps de la jouissance perverse. La proie trébuche. son embarras est alors complété par une disqualification subséquente, et c’est le deuxième temps de la jouissance. Il n’est pas de perversité sans ce dédoublement” (p.35)

Le mouvement narcissique pervers permet l’immunité conflictuelle ainsi que l’immunité objectale. “Le pervers narcissique obéit à deux impératifs : ne jamais dépendre d’un objet ; ne jamais se sentir inférieur” (p.36). si le pervers a un objet, il s’agit d’un objet “ustensilaire” (p.36), interchangeable, une proie et un public : c’est un objet-non-objet.

Si la vérité n’a aucune importance pour le pervers narcissique, il y a en revanche chez lui un surinvestissement de la parole, c’est son instrument.

Quand la perversion est empêchée dans l’agir, elle s’exerce dans la pensée. Le pervers n’a que faire de la vérité. “La pensée perverse exerce autour d’elle un véritable détournement d’intelligence. […] habile à disjoindre, mais parfaitement équipée pour essaimer, est spécialisée dans la transmission de non-pensée” (p.47). “La pensée perverse est une pensée créativement nulle et socialement dangereuse. Elle peut être considérée comme le modèle de l’antipensée” (p.48).

Dans le deuxième chapitre, Paul-claude Racamier s’intéresse au noyau pervers, dans le groupe ou la famille, noyau qui se forme à partir de deux individus. “en groupe ou en famille, le noyau pervers constitue une configuration dynamique organisée, active et durable. Son caractère pervers se définit à la fois par les personnalités qui le composent et par un mode de fonctionnement, lui-même caractérisé par le secret et la prédation ; la transgression des règles communes et le discrédit de la vérité” (p.86).

Afin de déterminer si un noyau, de groupe ou de famille, est pervers, il faut observer “sa composition, ses visées, ses moyens et ses effets” (p.89).

Le noyau s’élabore, se construit, se structure au sein d’un groupe déjà constitué. Il suffit de deux à trois personnes et d’un milieu. “Le noyau pervers va du petit groupe de pression qui parasite une entreprise ou un organisme de soins jusqu’à l’agglomérat rassemblé autour d’un tyran pour asservir son peuple en lui faisant miroiter la gloire et faire la guerre” (p.90).

Ce noyau n’existe que dans la durée qui nécessite le secret et le caractère indiscernable des rôles de chacun. Par ailleurs, le milieu doit se prêter au parasitage de ce noyau. “Le noyau pervers ne peut-il prendre pied que sous les dehors du banal, de l’ordinaire et de l’identique : il doit tout faire pour passer d’abord inaperçu, pour se fondre dans l’ensemble” (p.119). Le noyau, une fois installé, implanté, va avoir un double effet : attirer et rejeter. “Un noyau pervers a besoin d’adeptes à recruter, et d’exclus à bafouer ; il séduit les uns, qu’il endoctrine avec des bribes d’idées rudimentaires ; il discrédite les autres, avec des moyens d’humiliation perfectionnés” (p.93).


Le noyau pervers exerce une double action : centripète et centrifuge. Dans son action centripète, le noyau pervers endoctrine ses recrues sur la base de quelques idées élémentaires :

– un adversaire tant redoutable que flou ;

– leur permanence qui assoie leur justesse ;

– leur caractère ni vérifiable ni démontable ;

– leur absence de complexité.

“Tous ces traits se réduisent à trois conditions, mais essentielles :

1. que le “support” intellectuel soit nul ou proche du degré zéro d’intelligence ;

2. qu’il s’appuie sur des ressorts projectifs répandus (comme la peur du patron, ou la haine de l’étranger) ;

3. qu’il échappe au risque du démenti” (p.95)

Dans son action centrifuge, le noyau pervers va “discréditer les rebelles : petites et grandes vexations, petites et grandes privations, toujours exercées sous le manteau, et toujours blessantes ; allégations discréditives de toutes sortes” (p.98). Le noyau pervers exclu mais très subtilement et pas totalement. “C’est ainsi qu’auprès du noyau l’entourage est en position d’objet nécessaire-exclu : exclu comme objet proprement dit, mais nécessaire comme dépotoir, bouche-trou, complément de défense et faire-valoir” (p.104). C’est un objet discrédité, ou ce que Paul-Claude Racamier appelle un objet-non-objet.

Quelles sont les fins du noyau pervers. Dominer, abaisser, anéantir la création. C’est l’envie qui est à l’origine du noyau pervers.

L’ouvrage de Paul-Claude Racamier est assez facile à lire, très clair et très accessible à tous ceux qui souhaitent connaître les mécanismes des perversions narcissiques et le profil du pervers narcissique. Il permet de mieux cerner cette pathologie incurable, d’éviter les pervers narcissiques ou de les faire sortir de sa vie s’ils ont réussi à y entrer.

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